PRÉFACE

Stéphane Hessel

Président d’honneur du Tribunal Russell

Depuis la création de l’État d’Israël[1]à laquelle j’ai assisté aux Nations Unies, il y a soixante-cinq ans, la nécessité de trouver une solution au problème palestinien m’a semblé impérative, et même la condition sine qua non de la survie et de la prospérité de ce même État d’Israël.

Nous devons au peuple palestinien la réali­sation d’un État comme à tous les peuples de la Terre. Pour cela, et c’est la mission du Tribunal Russell, il faut recenser avec précision les atteintes multiples aux droits fondamen­taux de ce peuple et situer la responsabilité qui est, certes naturellement, celle de son voisin, le gouvernement israélien, mais aussi celle de la communauté internationale ; de l’Union euro­péenne, restée très timorée ; des Nations Unies incapables d’imposer leurs propres résolutions et surtout des États-Unis, parmi les seuls pays à avoir voté contre ces résolutions.

Il s’agit d’un cas unique, en l’occurrence, celui d’un État, Israël, qui doit sa création et son existence mêmes à l’organisation des Nations Unies – et à la réalisation des objectifs de la Charte des Nations Unies – et qui, depuis lors, se comporte comme si les obligations de la Charte n’existaient pas pour lui.

Malheureusement, après les victoires israé­liennes de la guerre des six jours et de celle du Kippour, les gouvernements israéliens succes­sifs n’ont pas compris cette nécessité et ont poursuivi une politique en contradiction avec le droit international, politique d’occupation de territoires qui ne leur étaient pas reconnus et de colonisation dans ces territoires.

Tous les pays commettent des actes répré­hensibles. Mais quand une nation a été créée sur la base de l’inacceptable, la Shoah, et de la nécessité de donner un État à un peuple qui a souffert, et que cet État lui soit donné par une instance qui relève du droit international, alors ce droit international fait naturellement partie de ses obligations fondamentales. Pour Israël dont l’existence même a été voulue par le droit international au nom du principe que tout peuple a droit à un état, celui du peuple palestinien s’impose avec une extrême évidence.

Le travail de ce tribunal contribue donc à faire connaître la situation en Palestine, à la rendre compréhensible au plus grand nombre, et donc moins sujette à impunité que ce n’est le cas actuellement. La notion d’impunité me préoccupe beaucoup ; les exactions commises et les violations des droits fondamentaux du peuple palestinien ne peuvent plus être accep­tées par la communauté internationale. C’est là-dessus que je voudrais mettre l’accent.

Ces nombreuses exactions ont été dénon­cées à maintes reprises, mais le Tribunal Russell a voulu adopter une approche nouvelle, plus objective, plus complète. Au cours des quatre sessions, une gamme de diplomates et de juristes de haut niveau ont fait l’inventaire le plus complet possible de ce qui reste inacceptable dans la façon dont le peuple palestinien a été traité. Le fait que depuis quelques semaines 138 États sur les 192 que comptent les Nations Unies aient soutenu la volonté du gouvernement pales­tinien d’être reconnu comme un État rend de plus en plus urgent une prise en compte de tout ce qu’il faudrait faire pour que ce vote ne reste pas un vœu pieux.

La composition très variée du Tribunal Russell se situe à un haut niveau de respon­sabilité éthique et juridique (des Prix Nobel, des diplomates, des juristes, etc.), et son effort consiste à établir un recensement aussi complet que possible des violations qui ont été subies. C’est ce qui permettra de demander ensuite qu’à chacune de ces violations corresponde une sanction, une remise en état ou au moins une protestation puissante.

C’est un tribunal civil sans compétence juridictionnelle, c’est une de ses limites. Il est tribunal parce qu’il veut juger, mais il n’a pas de pouvoir juridictionnel. Il s’en remet donc entièrement aux lecteurs de son rapport pour que chacun puisse utiliser le mieux possible, son pouvoir de réagir, de protester. Supposons que l’Europe prenne au sérieux ses propres manquements, ceux qui ont été établis dans la première session du tribunal, ou que les entreprises tiennent compte de ce qui leur a été reproché dans la deuxième session, elles pourraient en tirer les conclusions qui s’imposent : changer radicalement leurs politiques.

Le Tribunal Russell sur la Palestine a pris exemple sur celui du Vietnam[2], dont il est encore difficile aujourd’hui de mesurer le véritable impact, mais il faut, en tout cas, reconnaître que la situation qu’il dénonçait s’est transformée. L’expérience faite en ce sens, il y a quarante-cinq ans, pour appeler les États-Unis à se retirer du Vietnam par la convocation d’un tribunal civique qui avait pris le nom du grand humaniste Bertrand Russell, m’a semblé convenir à une situation comparable aujourd’hui où la voix de l’opinion publique éclairée pèserait sur les vrais respon­sables : les Israéliens, mais aussi les Européens, les Américains, les entreprises qui laissent violer les droits incontestables des Palestiniens. Les parte­naires européens et américains d’Israël n’ont pas su imposer à leurs dirigeants une politique de vraie négociation avec les Palestiniens qui aurait permis de trouver une solution équitable.

On peut donc penser que cette façon d’opérer, qui semble incertaine puisque non juridictionnelle, est quand même inscrite dans cette grande et nouvelle préoccupation des citoyennes et citoyens de toutes les régions du monde de ne pas rester indiffé­rents à des problèmes sérieux qui se posent et qui continuent de s’aggraver.

La caractéristique qui fait la nouveauté de notre décennie, c’est que ce mouvement citoyen, certes il y en a eu tout au cours de l’his­toire à droite comme à gauche, revêt, peut-être pour la première fois, un caractère mondial. Naturellement, il n’est encore présent que dans un nombre limité de pays, mais il a à la fois comme ambition et comme dimension de s’oc­cuper de problèmes qui ne sont pas seulement ceux d’un pays, mais ceux de la société humaine tout entière. Par-là, ce mouvement est formidable­ment ambitieux, et par conséquent aussi suscep­tible de ne pas atteindre assez vite ses objectifs. C’est aussi, à mon avis, la raison pour laquelle il ne faut pas en désespérer. Par exemple, après Occupy Wall Street[3] Les gens qui ont dit que « c’était fini que ça n’intéressait plus personne », ils se sont trompés, il en reste quelque chose.

On peut dire que ce qui s’est amorcé avec l’informatique, et aussi avec une culture plus ouverte internationalement dans un certain nombre de sociétés, a contribué à faire naître d’abord un mouvement comme ATTAC, qui a fait réfléchir des économistes comme René Passet ou d’autres, sur le fonc­tionnement d’une économie particulière, l’économie mondiale, et a donc suscité une espèce d’ambition du renouvellement du paradigme planétaire dans son ensemble.

Le Tribunal est composé de bénévoles, financé par quelques institutions et soutenu par un mécénat. Il faut rendre hommage à son coordinateur général, Pierre Galand, qui a réussi à récolter les sommes nécessaires à son bon fonctionnement.

Au mois de mars 2013, le Tribunal réuni à Bruxelles va rendre des conclusions, que nous allons les diffuser partout. Nous comp­tons sur des gens qualifiés pour les faire valoir. Il faudra donc mobiliser les citoyens de bonne volonté pour mettre en relief les échecs des quarante dernières années et en appeler à une action résolue.

J’en conçois l’influence, notamment auprès des médias, comme une contribu­tion modeste, sincère, résolue à l’achemi­nement aussi nécessaire au peuple israélien qu’au peuple palestinien vers une coexistence harmonieuse entre deux peuples dont l’avenir ne peut être que commun.

Paris, le 18 février 2013

Stephane Hessel fit une partie de sa carrière diplo­matique auprès des Nations Unies où il assista comme témoin privilégié à la constitution des droits de l’homme et du citoyen. Il est l’auteur de Indignez vous ! paru en 2010. Il a participé à la création du Tribunal Russell sur la Palestine et en est devenu le président d’hon­neur. Il a siégé dans le jury du Tribunal pour les quatre sessions : Barcelone, Londres, Le Cap et New York.


[1] Voir annexe I.

[2] Le Tribunal Russell est né d’un projet de Lord Russell en 1966 d’organiser un tribunal sur le modèle de celui de Nu­remberg pour juger l’action des Américains au Vietnam. En 1967 ce tribunal d’opinion n’ayant pu tenir ses assises à Paris siégea à Stockholm. Le président d’honneur en fut B. Russell, J.-P. Sartre le président exécutif. (NdÉ)

[3] Voir à ce propos Noam Chomsky, Occupy, L’Herne, 2013. Le mouvement Occupy s’est répandu dans bon nombre de villes américaines en 2011 dénonçant la politique affairiste des partis démocrate et républicain, la financiarisation des banques et de l’économie en général. Occupy, dont le slogan « We are the 99 % » (99 % de la population vit dans la pré­carité, 1 % restant détient toutes les richesses), recherche un dépassement du système capitaliste, qui s’inscrit dans le pro­longement de la vision émancipatrice des Lumières. (NdÉ)

 

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